Point De Vue – France / Italie : La Leçon Industrielle
France vs Italie : pourquoi l’Italie a mieux résisté à la désindustrialisation ?
Point de vue – Développement industriel & international
Depuis plus de trente ans, la désindustrialisation française alimente les débats économiques et politiques. Pourtant, un constat revient de manière récurrente chez les dirigeants industriels et les observateurs européens : l’Italie a mieux maintenu son tissu industriel que la France, malgré des contraintes économiques comparables.
Pourquoi deux pays voisins, partageant une histoire industrielle riche, ont-ils connu des trajectoires aussi différentes ?
Et surtout, quelles leçons concrètes les PME et ETI industrielles françaises peuvent-elles en tirer aujourd’hui ?
Une erreur fréquente : réduire la désindustrialisation à une question politique
En France, la désindustrialisation est le plus souvent analysée sous l’angle :
des politiques publiques,
des subventions,
des plans nationaux,
des décisions gouvernementales.
Ces facteurs existent, bien sûr. Mais l’exemple italien montre que la clé est ailleurs : dans la structure des entreprises, leur rapport au marché et leur capacité à se projeter à l’international.
En Italie, la question centrale n’est pas : quelle aide obtenir ? mais plutôt : ➡️ comment produire, vendre et transmettre durablement ?
1. Une industrie portée par des PME exportatrices
L’industrie italienne repose sur un tissu dense de PME industrielles familiales, souvent très spécialisées et fortement orientées vers l’export.
Ces entreprises :
dépendent rarement d’un seul donneur d’ordre,
sont moins exposées aux arbitrages politiques,
considèrent l’international comme une condition de survie, et non comme une option.
Cette logique présente de fortes similitudes avec le Mittelstand allemand.
En France, l’industrie est historiquement plus concentrée autour de grands groupes et de chaînes de sous-traitance longues. Cette organisation rend de nombreuses PME industrielles plus vulnérables aux décisions centralisées.
2. Les districts industriels : une intelligence territoriale vivante
L’un des grands atouts de l’Italie réside dans ses districts industriels :
lunetterie à Belluno,
cuir et maroquinerie en Toscane,
mécanique en Émilie-Romagne,
agroalimentaire autour de Parme,
chaussure autour de Montebelluna.
Ces territoires fonctionnent comme de véritables écosystèmes industriels :
circulation fluide des compétences,
proximité entre sous-traitants et donneurs d’ordre,
formations adaptées aux besoins locaux,
finance connectée aux cycles industriels.
Il ne s’agit pas de dispositifs administratifs, mais d’une culture industrielle territoriale.
3. Une logique de valeur avant la logique de coût
L’industrie italienne ne cherche pas à être la moins chère. Elle cherche à justifier son prix.
Design, qualité perçue, usage, image de marque : la montée en gamme est un réflexe, y compris dans des secteurs techniques.
En France, de nombreuses entreprises industrielles sont longtemps restées coincées entre :
un low-cost inaccessible,
et un haut de gamme insuffisamment assumé.
Cette position intermédiaire a fragilisé durablement leur compétitivité internationale.
4. L’export comme réflexe, pas comme projet
En Italie, l’export n’est pas une étape stratégique ultérieure. C’est une condition de survie.
Les PME exportent tôt, parfois imparfaitement, mais durablement. Réseaux d’agents, distributeurs historiques, présence terrain des dirigeants : l’international fait partie de l’ADN de l’entreprise.
En France, l’export reste encore trop souvent :
différé,
sur-analysé,
perçu comme complexe ou risqué.
Cette différence de posture explique en grande partie l’écart de résilience industrielle.
5. Capital, transmission et vision long terme
L’Italie assume :
le capital familial,
une vision patrimoniale de l’entreprise,
une transmission progressive.
Les ouvertures de capital sont fréquemment pensées comme des partenariats industriels, dans une logique de continuité.
En France, de nombreuses ETI industrielles ont été fragilisées lors de transmissions mal préparées ou de changements de contrôle déconnectés du produit et du marché.
6. Une culture qui valorise le fait de produire
Dernier facteur, souvent sous-estimé : la culture.
En Italie, produire, fabriquer et maîtriser un savoir-faire industriel est une source de fierté. L’ouvrier qualifié et le technicien sont reconnus.
La France, pendant longtemps, a davantage valorisé le tertiaire et les fonctions abstraites, contribuant à un décrochage culturel vis-à-vis de l’industrie.
Or, on ne défend durablement que ce que l’on valorise.
Conclusion : la véritable leçon italienne
L’Italie n’a pas mieux résisté parce qu’elle a mieux subventionné. Elle a mieux résisté parce qu’elle n’a jamais désappris à produire, vendre et transmettre.
Pour la France, la réindustrialisation ne pourra pas reposer uniquement sur des plans nationaux ou des annonces politiques. Elle dépendra de la capacité des PME et ETI industrielles à créer de la valeur et à se développer durablement à l’international.
Et concrètement, en France ?
Le pôle d’Oyonnax (Ain) illustre parfaitement ce potentiel industriel encore sous-exploité. Dans la lunetterie et la plasturgie, l’écosystème est structuré, compétent et aujourd’hui compétitif : savoir-faire, outils industriels, concentration de compétences.
Pourtant, trop peu d’entreprises y font appel, alors même que le made in France est de plus en plus recherché, notamment à l’export.
👉 Tester la fabrication de certaines lignes ou de certains produits en France peut aujourd’hui être une option réaliste, à condition de l’aborder avec une vision claire du marché, du positionnement et des débouchés internationaux.
Si ce sujet est au cœur de vos réflexions stratégiques, échangeons !